Avant de fermer ses portes fin 2025 pour cinq ans de rénovation, le centre Pompidou a choisi de mettre en lumière une figure trop souvent méconnue de la peinture du XXe siècle. Suzanne Valadon, modeste modèle devenue artiste accomplie, est aujourd’hui reconnue comme une artiste majeure qui impressionne par la force de ses compositions autant par son parcours d’émancipation. Cette rétrospective révèle son œuvre puissance et singulière et lui permet de retrouver la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’art.
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Suzanne Valadon : une artiste à contre-courant
Rien ne semblait destiner Suzanne Valadon à une carrière artistique. Fille d’une humble lingère qui élève seule son enfant dans le Montmartre de la fin du XIXe siècle, Marie-Clémentine de son vrai prénom, devient couturière dès ses 12 ans, comme toutes les jeunes filles de sa condition. Mais ombrageuse et révoltée, elle peine à conserver un emploi, navigant d’un métier à un autre.
Dans le Montmartre bohème, elle fréquente les cafés et cabarets où elle rencontre écrivains, poètes, peintres… dont elle devient l’égérie. Pour gagner sa vie elle pose comme modèle pour les plus grands peintres de l’époque : Puvis de Chavannes, Renoir… Passionnée par le dessin depuis son plus jeune âge, elle découvre les techniques picturales au contact de ces artistes de génie, au fil des longues séances de pose. Toulouse-Lautrec, devenu son amant, est le premier à repérer son talent et l’encourage à montrer ses dessins, notamment au grand Edgar Degas. Ce dernier, enthousiasmé par son style spontané et expressif, achète quelques-unes de ses œuvres pour sa collection personnelle et encourage sa pratique.
Un style affirmé et singulier
Après avoir s’être longtemps limitée au dessin, Marie-Clémentine devenue Suzanne Valadon se lance dans la peinture à l’huile en 1892. Très humblement elle débute son travail de peintre par des scènes de genre en prenant pour modèle sa mère, son fils, ses voisines, ses fleurs… Dépourvue d’atelier, elle se contente de reproduire sa vie quotidienne d’une manière très naturelle, loin des artifices et des canons esthétiques dominants. Influencée par le post-impressionnisme et le fauvisme, et notamment par leur utilisation très primaire de la couleur, elle adopte une palette aux teintes vives et contrastées, appliquant de larges aplats intenses et lumineux. Son trait appuyé qui ourle ses sujets
Son regard sur les corps la singularise dans l’univers si masculin de la peinture. Loin des clichés sensuels et idéalisés, elle aborde la nudité avec un naturel et une crudité inédite. Les corps sont ronds ou maigres, marqués par l’âge… Suzanne Valadon peint sans détour offrant à ses modèles une présence et une force remarquable.


Une figure d’émancipation au féminin
Par la force de son caractère et sa passion, Suzanne Valadon parvient au fil des années à s’imposer dans un milieu artistique dominé par les hommes. En 1894, à seulement 29 ans, elle est la première femme à admise à la Société nationale des beaux-arts. Son travail est rapidement reconnu et exposé à Paris mais aussi en Belgique, en Allemagne mais aussi aux États-Unis, notamment grâce au soutien de la galériste Berthe Weill.
Bien que reconnue par ses paires de son vivant, Suzanne Valadon fut très longtemps éclipsée par la notoriété de son fils, Maurice Utrillo. On peut noter par exemple que le Centre Pompidou qui détient la plus grande collection de ses œuvres n’avait pas consacré d’exposition monographique à cette artiste depuis 1960 !
Fort heureusement cette lacune est réparée par la très belle rétrospective que l’institution lui consacre et qui offre une occasion unique de redécouvrir cette artiste visionnaire qui a su s’affranchir des conventions pour imposer son regard singulier. À travers une centaine d’œuvres – peintures, dessins et gravures – le parcours retrace son évolution artistique et met en lumière sa quête d’indépendance. Mais au-delà de son talent, Suzanne Valadon incarne une métaphore puissante de la place des femmes dans la société : d’abord muse, sujet d’admiration et d’inspiration, elle devient actrice de sa propre existence en passant de l’autre côté du chevalet. Son parcours résonne ainsi comme un manifeste d’émancipation, faisant d’elle une figure majeure du féminisme avant l’heure.


